Aix-en-Provence est, au XIXe siècle, une petite ville de 25 000 habitants. En 1853, dans cette cité provençale, Paul Cézanne rencontre Emile Zola au collège Bourbon, rue Cardinale. Leur amitié est scellée, ainsi que leur destin.

Au domaine familial du Jas-de-Bouffan, l’atelier de Cézanne; les décors et le mobilier sont restés quasi-intacts ; à quelques pas de ces édifices se tiennent majestueusement la montagne Sainte-Victoire, la plus grande muse du peintre qui lui vaut 44 huiles sur toile et 43 aquarelles, et les Carrières de Bibémus que certains considèrent comme le berceau des formes cubistes. L’oeuvre de Cézanne met en exergue les différents biomes de la campagne aixoise, notamment ses particularités ; la montagne est une pointe de calcaire qui jaillit des champs de verdure et de bois pour percer le ciel bleu azur et les carrières sont comme une interstice de couleur ocre où les formes laissées par l’homme reflètent l’exploitation qui a fourni l’architecture de la ville depuis l’antiquité jusqu’au XVIIIe siècle.

La montagne Sainte-Victoire au grand pin, 1887

Paul Cézanne naît à Aix-en-Provence en 1839, sa famille d’origine italienne s’implante très vite dans la région et acquiert le domaine de la bastide du Jas-de-Bouffan. Cézanne est, dès sa plus lointaine jeunesse, très attaché à sa Provence natale. Il en sortira de temps à autre pour côtoyer les Salons et le cercle Impressionniste à Paris mais pour de très courtes durées. Sa rencontre avec Emile Zola intervient à un moment où celui-ci descend de Paris avec sa famille qui s’installe dans le centre. Le jeune Zola n’est pas accepté et vit très mal sa jeunesse, son aîné Cézanne lui octroie alors protection car lui-même est exclut des autres.

L’un excelle dans le dessin, l’autre dans l’écriture ; mais pas dans l’ordre que l’on pense, car le jeune Cézanne est un excellent écrivain, et Zola en regrette la démission : « Le poète a bien des manières de s’exprimer : la plume, le pinceau, le ciseau, l’instrument. Tu as pris le pinceau, et tu as bien fait : on doit descendre sa pente. (…) Seulement permets-moi de pleurer sur l’écrivain qui meurt en toi. » (lettre de Zola à Cézanne du 1er août 1860). Le maître de l’Assommoir, lui, adopte le chemin inverse, il part dessinateur et finit écrivain. Les deux compères vivent une jeunesse arcadienne : ils chantent et jouent de leurs instruments pour draguer les filles ; ils musardent au bord de l’Arc, errent parmi les paysages que peindra plus tard Cézanne ; ils spéculent sur leurs grandes ambitions et conçoivent avec avance leurs carrières.

Cinq baigneurs, 1880-1882

L’un conquerra Paris par sa plume et l’autre l’éblouira en peignant une simple pomme. Ce qui devait se faire se fait et Zola connait rapidement le succès qu’on lui connait. Cézanne, lui, patientera longtemps… très longtemps, avant de le connaitre lui aussi ; car jusqu’en 1899, il est plutôt reconnu comme un peintre déchu. Quelle autre carrière peut être aussi paradoxale que celle de Cézanne ? Vivre toute sa vie d’artiste refusé des Salons, écarté des cercles mondains de par sa situation, écarté de sa propre cité ; puis finir sa vie considéré comme l’un des plus grands génies de la peinture, père des fauvistes et des cubistes, dont les musées s’arrachent les toiles à l’aurore du XXe siècle.

Carrières de Bibémus, 1895

Zola vivant à Paris, les deux amis correspondent par voie épistolaire et très nombreuses sont les lettres échangées jusqu’en 1886. Zola raconte la vie parisienne, Cézanne la vie aixoise ; l’un envoie son nouveau volet dédicacé des Rougon-Macquart, l’autre prévient de sa prochaine exposition ; les deux, ne cessent de se partager la nostalgie de leur Arcadie d’entant.

Les joueurs de carte, 1893-96

« T’avoir auprès de moi, babiller tous deux, comme autrefois, la pipe aux dents et le verre à la main, me paraît une chose tellement merveilleuse, tellement impossible, qu’il est des moments où je me demande si je ne m’abuse pas, et si ce beau rêve doit bien se réaliser. » (lettre d’Emile Zola à Cézanne de 1861)

Cézanne peint à l’essoufflement la contrée provençale, foyer d’un bonheur passé ; Zola l’entretient de son souvenir à travers Plassans, ville fictive d’où est originaire la famille Rougon-Macquart. Mais leur relation s’effrite peu à peu, Zola est riche et célèbre, perdu dans les méandres de la mondanité parisienne et Cézanne est retiré dans sa campagne et peu sollicité. « Mon cher Emile, je viens de recevoir L’Oeuvre, que tu as bien voulu m’adresser. Je remercie l’auteur des Rougon-Macquart de ce bon message de souvenir, et je lui demande de me permettre de lui serrer la main en songeant aux anciennes années » (lettre de Cézanne à Zola, 1886), cette lettre fut la dernière entre les deux poètes. Selon le mythe, Cézanne se serait reconnu dans le personnage du peintre misérable et sans succès qui fait l’objet de L’Oeuvre ; il aurait donc coupé les ponts avec son ami d’enfance. Cézanne ne voulut alors plus entendre parler de Zola, jusqu’à ce qu’il apprenne la mort de l’écrivain en 1902, à laquelle il restera inconsolable.

Le cabanon de Jourdan, 1906

L’histoire de l’amitié entre Cézanne et Zola n’est que passionnante et nous avons la chance aujourd’hui d’en avoir conservé les traces. Entre la nature et les édifices préservés et les correspondances archivées et rééditées, l’impact que les deux artistes ont eu dans le monde de l’art et de la littérature est encore très largement présent. Là où les peintres modernes comme Poussin rêvaient de l’Arcadie antique péloponnésienne, Cézanne et Zola la vécurent intensément dans leur jeunesse ; tellement intensément, que l’un n’a jamais pu la quitter, et l’autre n’a jamais trouvé le moyen de sortir de l’envoûtement nostalgique de cette contrée. Il est évident que la campagne aixoise soit importante dans l’oeuvre de Cézanne car il n’y a de place que pour elle dans ses toiles ; mais moins évident est l’importance qu’elle présente dans l’encre de Zola ; car là où ses pigments sont parisiens, son véhicule est provençal.

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