RERO – sur Ope

L’adjudication en mars dernier pour 60 millions d’euros d’un collage numérique estampillé NFT a fait souffler un vent d’euphorie sur le marché de l’art. Les trois lettres correspondent à un certificat d’authenticité associé à un actif unique. Analyse du « NFT Art boom » et de son impact sur la création.

« Nous pensons que le pixel art, le minimalisme, et l’accessibilité de l’art voxel se révèleront intemporels et attachants pour les générations à venir », déclaraient en 2017 les Canadiens Matt Hall et John Watkinson, fondateurs du studio Larva Labs, à l’origine de la première collection de crypto-art composée d’icônes pixellisées générées de façon algorithmique. Et ils ont eu raison ! Depuis, leurs avatars sont en effet passés en 3D et ont conquis virtuellement la planète art. Ils s’échangent et se négocient en jetons uniques et identifiables, en anglais « non-fungible tokens » (NFT), des certificats d’authenticité et de propriété réputés inviolables stockés au sein de registres sécurisés par la technologie blockchain.

« 2020 a enregistré une année record pour la vente d’art digital », confirme un rapport de l’Atelier BNP Paribas sur l’extension des NFT, annonçant une progression de + 2 800% par rapport à 2019. Le montant des transactions est ainsi passé de 50 millions d’euros à plus de 200 millions. Tendance véritable ou opération spéculative ? La question se pose depuis qu’un milliardaire indien, Vignesh Sundaresan, qui a fait fortune grâce aux crypto-monnaies, a acquis le 11 mars 2021 sur la plateforme Makers Place, choisie par Christie’s, l’œuvre-record. Intitulé Everydays : The first 5.000 days, le collage numérique estampillé NFT a atteint 60 millions d’euros ! Son auteur, l’Américain Beeple, de son vrai nom Mike Winkelmann, se place désormais parmi les trois artistes les plus cotés au monde de leur vivant, derrière son compatriote Jeff Koons et le Britannique David Hockney.

L’enchère historique a entrainé un bond inédit des transactions. Selon le site spécialisé DappRadar, ce sont ainsi plus de 8 millions d’euros qui changeraient de main chaque jour sur le marché de l’art.  Des ventes-tests ont fleuri partout dans le monde. Et pas uniquement dans le domaine de l’art contemporain. La galerie des Offices à Florence (Italie) a ainsi mis en vente, le 14 mai, le double numérique du Doni Tondo (1505) de Michel-Ange. « J’apprécie autant les deux formats », a confié la collectionneuse anonyme qui en a fait l’acquisition, sensible à la torsion des corps et l’ampleur des drapés du maître de la Renaissance, et qui n’a pas hésité à débourser 140 000 euros pour cette version dématérialisée. Effet domino. En France, l’étude Cappelaere & Prunaux en Lorraine, a organisé le 16 mai « NFT Virtual Artwork », première vente aux enchères rassemblant une trentaine de lots accessibles via Drouot Live. Le lot n°1 représentant l’image d’une bobine de fil de nickel réalisée par le collectif New French Touch a atteint 200 000 euros.

Rafaël Rozendaal

Les 3 plateformes NFT les plus prisées par les artistes sont Nifty Gateway, Hic et Nunc, et OpenSea. Celle-ci propose la création de portefeuilles virtuels nommés « tezos wallet » [chaque jeton, appelé « tez », est valorisé 4 dollars], avec lesquels il devient possible d’enchérir lors des ventes. Sur OpenSea, un atout : des pré-ventes sont organisées permettant de lancer des financements participatifs. Pour les artistes du digital, cet engouement a valeur de reconnaissance et crée de vraies opportunités pour toucher directement les collectionneurs comme le souligne le critique d’art Dominique Moulon : « Les communautés d’artistes créent de la valeur. Plus elles sont importantes, plus le succès est au rendez-vous. » Une montée en puissance sur les réseaux sociaux qui s’avère incontournable d’après sur le site JDN.fr le témoignage de Quentin de Beauchesne, fondateur de la communauté française CryptoFr.

Les NFT ont-ils un réel impact sur la création ? « Incontestablement », répond le Néerlandais Rafaël Rozendaal a ainsi choisi en mars 2021 la plateforme Foundation pour présenter des créations spécifiques aux motifs abstraits et puissamment rétiniens. Il y compte déjà plus de 3 500 « abonnés » qui sont autant d’enchérisseurs potentiels.

Loin de l’intérêt financier, le Français Maurice Benayoun, alias Moben, a quant à lui choisi d’utiliser les flux suscités par les NFT comme medium artistique. Visionnaire, l’artiste numérique a créé dès 2019 le premier écosystème d’échanges des valeurs humaines, intitulé « value of value ». Avec son site vov.art, il a créé un écosystème complet comprenant des « tokens » démonétisés permettant d’enchérir sur des valeurs humaines comme la liberté, l’amour ou l’argent. En 2022, il éditera une « table périodique des valeurs » ainsi récoltées. « Mon but n’est pas de faire de l’argent avec de l’art mais de l’art avec de l’argent », revendique ce chercheur en émotions transactionnelles, adepte du contrepied. Les NFT resteront-elles longtemps virtuelles ? Des galeries d’art commencent à faire une place physique à ce qu’elles considèrent comme un nouveau courant artistique. L’émergence du NFTisme ? Pour preuve, la Chine a inauguré en collaboration avec Christie’s à Pékin en mai « la première grande exposition institutionnelle de crypto-art » selon ses organisateurs, à l’UCCA Lab, qui accueille une trentaine d’artistes dont Beeple.  

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici