« Un peintre dans la maison des lettres » : le musée national Eugène Delacroix, situé 6 rue de Fürstenberg, à Paris, a invité l’artiste anglais William Mackrell, du 2 au 14 juin, dans le cadre du « Parcours Saint-Germain », qui fête en 2021 ses 20 ans.

« We need only turn away our gaze », William Mackrell

Quoi de plus romantique qu’une trace de lipstick ? William Mackrell est un artiste qui embrasse les lieux qu’il traverse, au propre comme au figuré. Comme pour mieux les habiter et surtout les éprouver. Son travail artistique est tout entier habité et structuré par ses empreintes de lèvres -ses propres lèvres- traces fragiles et voluptueuses qui s’éparpillent dans l’atmosphère comme des désirs prêts à s’embraser. Elles se répandent sur ses sculptures ou sur les murs, s’échafaudent dans l’intimité de son travail d’atelier ou dans l’intensité vivace de ses performances en public. Elles se propagent inlassablement comme une douce contagion, tracent des lignes, forment des courbes, évoquent des volutes mais toujours évoquent le souffle fragile de la vie. 

On n’use jamais trop de lyrisme à évoquer cet artiste britannique qui, à l’occasion des 20 ans du Parcours Saint-Germain rend hommage à Eugène Delacroix (1798-1863), le chef de file des Romantiques Français. Invité dans la demeure et l’atelier même du célèbre auteur de « La Mort  de Sardanapale » et de « La Liberté guidant le peuple », le Musée Delacroix, William Mackrell a décidé de se pencher sur les écrits du peintre. Il nous projette ainsi dans l’intimité de son journal, nous en retranscrit quelques lignes à sa manière, à plus d’un siècle d’intervalle. Par-delà le langage verbal, mais néanmoins dans un geste buccal, il tente d’en traduire l’intensité et la sensualité par des traces de lipsticks noir ou blanc qui se répandent dans le jardin du musée, sur ce qui ressemble de loin aux pages froissées d’un immense manuscrit taquiné par le vent. Ces sculptures que l’on croise au gré de la balade dans ce lieu boisé, odorant et fleuri nous invite à imaginer le process créatif de Delacroix, à nous glisser dans ses coups de pinceaux, à en revivre le rythme. Pris en bouche par Mackrell, les mots de Delacroix apparaissent comme de suaves murmures glissés au creux d’une oreille alors que dans ces traits, on découvre soudain la ligne d’un corps en transparence. Certaines phrases nous transportent quant à elles directement au cœur d’une œuvre du peintre Romantique comme ce terrible chef d’œuvre d’érotisme qu’est « la Mort de Sardanapale » qui entre en écho avec cette citation de Delacroix : « Les barbares ne sont pas seulement parmi les sauvages : combien de sauvages se trouvent en France, en Angleterre, dans cette Europe si fière de ses Lumières ».

Toutes ces paroles se promènent dans l’atmosphère et accompagnent le visiteur dans les herbes folles, les plantes et les fleurs du jardin, dans ce vertige permanent qui se glisse entre douceur et violence, qui va du dégoût à l’appétit et de l’appétit au dégoût. 

Le titre de ces œuvres faites d’empreintes de lèvres sur cuivre ou aluminium nous ramènent aux extraits du journal de Delacroix qui ont inspiré William Mackrell et qui résonnent comme universels et atemporels: « A chaque instant, ce qui nous apparaît difformité à côté de de ce qui nous paraît gracieux », ou bien « les idées, au contraire, ne sont pas l’apanage du langage, qui souvent s’avère incapable de les exprimer. » 

Intitulée « Un peintre dans la maison des lettres », l’exposition qui se déploie dans l’atelier avec des autoportraits plus éthérés qui semblent se dessiner dans la brume, se poursuit dans le musée avec l’exploration d’un extrait imprimé du journal de Delacroix lui aussi recouvert de baisers ou dévoré, selon le point de vue. A moins qu’on y voie un rituel chamanique. William Mackrell s’est spécialement intéressé à la période qui court du 2 au 14 juin 1824. Il s’agit de l’année où le peintre réalisa « Scènes des massacres de Scio », un de ses chefs-d’œuvre les plus poignants qui décrit les familles grecques décimées par l’inhumain oppresseur Ottoman pendant la guerre d’indépendance grecque. Une date qui, par le plus grand des hasards, fait écho aux dates de l’exposition de Mackrell au Musée Delacroix durant le Parcours Saint-Germain, nous projetant ainsi avec romantisme dans une faille spatio-temporelle. Une stimulante parenthèse intimiste où la proximité avec Eugène Delacroix devient soudain presque palpable et où le désir et la sensualité reprennent leurs droits après dix-huit mois de « distanciation physique » imposée.

Anaïd Demir

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